Marc Vautier

Interview de Marc Vautier, en charge de l’éco-conception des produits et services, Orange Labs

Quel est votre rôle au sein du groupe Orange ?

Mon rôle est de mettre oeuvre l’éco-conception dans les nouveaux produits qui sortent du Techno-centre d’Orange, c’est-à-dire sur l’ensemble des boxs (Livebox et autres), mais aussi sur les apps et les services.

Pour les boxes, nous faisons une Analyse du Cycle de Vie du produit (ACV), qui est une méthodologie normalisée par l’ISO permettant d’évaluer les impacts environnementaux d’un produit ou d’un service. Cette méthode considère toutes les phases du cycle de vie du produit  en  partant de l’extraction des matières premières, la fabrication du produit, son utilisation, son recyclage,… Pour chacune de ces étapes une quinzaine de paramètres comme la consommation d’énergie et d’eau, le rejet de CO2, ou la pollution de l’eau et de l’air sont évalués. Appliquer cette méthodologie à nos boxes permet de savoir quels sont les impacts et sur quelles phases de leur cycle de vie on doit travailler pour réduire leurs impacts. Cela permet de travailler sur les points importants et éviter les transferts d’impacts.

Nous tentons également de mettre en place cette analyse sur les services, et maintenant sur le logiciel. En ce qui concerne ce dernier point, ce n’est pas évident, car on aborde ici une nouvelle thématique. Les notions d’impacts environnementaux ne sont pas forcément claires pour tout le monde, tant dans les laboratoires qu’au niveau marketing, et ça rajoute une contrainte supplémentaire, comme la  mise en œuvre des process Qualité l’avait demandé il y a vingtaine d’années (considérés alors comme perturbateurs). Cette intégration avait nécessité du temps, il parait donc logique de penser qu’il en sera de même avec l’éco-conception.

 

Quelles conséquences pourraient avoir l’intégration de l’éco-conception logicielle dans l’entreprise ?

Tout d’abord, quelque soit le type d’éco-conception, la condition de prise en compte par les chefs de projet et la direction d’une entreprise est l’existence d’une source de réduction de coût financier. Si l’éco-conception se traduit par une augmentation des coûts, vous pouvez être sûrs que ça me marchera pas. Pour l’éco-conception logicielle, il faut montrer que ça permet une réduction de la consommation en terme de machines (on renouvelle moins souvent, on achète des machines justement dimensionnées et on augmente la durée de vie des machines) et également de consommation énergétique. Il faut aussi que la mise en œuvre de l’éco-conception logicielle ne soit pas trop complexe. Du point de vue du client final, ça peut être vu comme un plus en terme d’ergonomie et de souplesse d’usage, ou encore comme un geste permettant d’éviter de renouveler les PC. Il faut vraiment qu’il y ait un intérêt financier pour le client final ou l’entreprise, le challenge est là.

 

L’éco-conception logicielle telle qu’elle est maintenant est-elle attractive pour les entreprises ou faudrait-il inventer autre chose ?

Il y a tout à imaginer dans ce domaine-là. On part quasiment de rien. Il y a en effet quelques PME comme Tocéa (Rennes)  ou Kaliterre (Nantes) qui essaient de développer des outils, mais pour la majorité des développeurs, c’est un sujet qui n’existe pas. Certains sont plus ou moins intéressés, s’informent, mais il n’y a pas encore de lame de fond. On a des machines de plus en plus puissantes en terme de CPU et qui ne consomment pas forcément plus d’énergie (grâce à des gravures de composants électroniques de plus en plus fines), et ainsi les développeurs ont l’habitude de vivre dans un monde de dimensions infinies. Aussi si on demande à quelqu’un de changer sa façon de programmer et de s’imposer des contraintes, il va sûrement répondre que ce n’est pas dans ses habitudes. Il y a beaucoup de formation, de sensibilisation à faire, puis après il faut cadrer, mettre des KPI, de telle sorte que lorsque le développeur travaille, il développe de manière optimale.

 

La formation que cela demande ne risque-t-elle pas de compromettre la rentabilité de l’éco-conception ?

Il faut garder à l’esprit que les entreprises sont obligées de faire de la formation. Nous avons un process de formation en interne sur l’éco-conception. Mais il faut que les développeurs intègrent et mettent en pratique le contenu de ces formations, il faut aussi des outils pour que les développeurs puissent faire les bons choix d’architectures et de green pattern sans que cela n’impacte le parcours client ou l’expérience client.

 

Quel est le point de vue d’Orange par rapport à l’éco-conception logicielle ?

L’entreprise possède une direction Responsabilité Sociale de l’Entreprise (RSE) qui comprend plusieurs axes, dont l’éco-conception, même s’il est difficile d’entraîner du monde dans cette voie-là. Nous travaillons depuis plusieurs mois, afin de faire connaître aux personnes concernées ce qu’est l’éco-conception, leur montrer qu’ils ont tout à y gagner, en particulier en donnant de vrais chiffres. Cela prend du temps, comme pour toutes technologies innovantes. Ce sont des processus qui sont longs.

 

Qu’est ce qui peut faciliter l’intégration des bonnes pratiques au sein de l’entreprise ?

Tout d’abord, il y a la formation. Assurément, les jeunes développeurs peuvent faire de l’assimilation de ces pratiques un plus sur leur CV, tout en n’oubliant pas la formation interne. Il faut d’autre part réussir à convaincre les chefs de projet ou de produit à fixer des contraintes lors de l’élaboration du produit. Il peut être également intéressant de faire de la communication autour de challenges internes, comme par exemple fixer des limites à une équipe pour les inciter à bien développer. Et enfin il ne faut pas négliger ce qui se passe à l’extérieur de l’entreprise : si jamais un concurrent sort un logiciel éco-conçu, sûrement que cette problématique sera plus considérée.

Le problème de l’éco-conception logicielle réside pour le moment dans son absence de résonance marketing. Par exemple, une équipe de Lannion, pionnière à mener une réflexion sur l’éco-conception logicielle, avait développé le logiciel une petite box en mettant en oeuvre les bonnes pratiques de l’éco conception logiciel. Mais il n’existait sur le marché aucun élément de comparaison permettant de mettre en valeur cette caractéristique intéressante du produit. Ainsi la promotion n’a pas pu s’appuyer sur l’argument “éco-conçu” du produit.

Mais l’éco-conception peut avoir une bonne influence sur des paramètres qu’on peut utiliser comme levier marketing : par exemple, pour nos clé 3G, il y avait en 2006 deux applications “Business Everywhere” qui permettaient de se connecter au réseau via les clés 3G. A ce moment-là, certains ont proposé de regrouper les applications en une seule : celle-ci marchait bien, mais était excessivement lourde à gérer. Les temps de développement étaient très longs, les mises à jour ne sortaient que deux fois par an, les adaptations locales aux pays étaient très contraignantes. Nous étions en fait devant un mur, nous n’arrivions plus à faire évoluer l’application. Alors, les responsables de l’époque ont demandé à 4 ou 5 personnes de re-développer l’application en 6 mois, avec une consommation très réduite, de telle sorte que le logiciel devienne transparent pour l’utilisateur. Et finalement, ces développeurs ont produit une application qui consommait 40 % de ressources en moins sur le PC et d’espace mémoire sur la clé USB. Nous avions donc en notre possession deux versions du logiciel : la première, fonctionnelle mais très lourde et peu évolutive, et la deuxième petite, rapide et simple.

Des situations de blocage comme celle-ci n’arrive pas tous les jours, et heureusement. Mais c’est aussi intéressant de voir que lorsque l’on arrive dans une telle situation, remettre tout à plat et d’imposer des contraintes permet d’avancer.

 

 

Les labels peuvent-ils devenir une valeur d’une entreprise ?

Oui, mais je ne crois pas que ça soit vraiment différenciant. Ou alors il faudrait qu’il y ait un label international ou reconnu, pas des labels internes derrière lesquels on peut mettre ce que l’on veut, comme on peut le voir dans l’industrie automobile avec les labels écologiques.

C’est un élément qui permettrait de faire de la promotion de l’éco-conception logicielle, mais il ne faut pas penser que les labels vont tout résoudre.

Mais l’éco-conception en elle-même peut tout à fait devenir une valeur d’une entreprise, comme la qualité, à condition de montrer que cela peut apporter un vrai plus, et le problème est là. Dans un monde de développement contraint par la durée des projets, on ne peut pas dire aux gens d’arrêter tout et de tout remettre à plat, ça ne passe pas. Il faut arriver à tout conjuguer en même temps, et c’est problématique.

Même si nous avons eu une période de “gloire” avec le Grenelle de l’Environnement (2007), où nous avons pu mettre en valeur l’éco-conception, avec la crise, il maintenant faut être plus persuasif, en montrant bien le gain que l’on peut obtenir.

Un point important à ce propos : il faut aussi penser aux moyens de mesure qui permettent de montrer que ce qu’on développe consomme beaucoup moins. Et à mon avis, il y a tout à faire dans ce domaine-là. On pourrait disposer de sondes dans les environnements de développement pour indiquer si tel élément de code consomme beaucoup ou pas, par exemple. Tant que l’on n’a pas d’outils de mesure, on ne peut strictement rien faire. Il faut être capable de prouver qu’un “green pattern” permet de moins consommer, et pas seulement de l’ordre du 10^(-3).

 

L’éco-conception dans l’entreprise, souhait ou nécessité ?

Il faudrait que ça soit un souhait pour que ça devienne une nécessité. Ça deviendra vraiment une nécessité lorsque les machines commenceront à coûter cher, lorsque l’énergie coûtera cher. Il faut des décideurs pour amorcer le virage. On se rend compte aujourd’hui que les entreprises qui font des actions dans le domaine de l’environnement ont d’abord à leur tête des managers qui avaient une idée claire sur la question.  Pour prendre un exemple, on pourrait citer Danone qui fait beaucoup de choses autour des produits laitiers bio, et dont la direction s’était fixé des objectifs précis en la matière. Ça peut énormément aider : les valeurs peuvent mieux s’intégrer dans l’entreprise quand elles font partie de celles de l’équipe dirigeante. L’existence d’un tel mouvement est également primordiale.

L’éco-conception logicielle est comme pour  toutes les solutions innovantes : les usagers ont du mal à s’y mettre. C’est un peu comme les voitures électriques : peu de groupes s’y mettent, il faut attendre un peu pour que tout le monde commence à en produire. ces solutions obligent à faire des petites révolutions, et certains personnes préfèrent attendre les preuves de l’efficacité. La courbe d’adoption de l’éco-conception est exponentielle : nous sommes pour l’instant dans la partie plate ; nous passerons dans l’autre partie à force d’attente et de travail en ce sens. C’est là que les écoles et les jeunes peuvent intervenir, car l’évolution est plus rapide quand l’évolution vient de l’intérieur des entreprises.

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